La non-mixité imposée comme modèle de domination VS la non-mixité choisie comme outil de libération
Le collectif féministe Ainsi Squattent-elles !
Depuis maintenant quatre ans, le collectif féministe Ainsi Squattent-elles (ASE) et ses alliées organisent à l’occasion de la Journée internationale des femmes un cabaret spectacle non-mixte. Pour nous, membres d’ASE, il s’agit d’organiser une soirée par et pour les femmes, de se donner un outil de réflexion et de conscientisation. Soulignons d’entrée de jeu que les trois éditions du cabaret-spectacle Sacoche et mailloche furent un succès : Plus d’une quarantaine d’artistes ont foulé les planches à cette occasion et plus d’une centaine de femmes s’y sont réunies à chaque fois.
Ceci dit, nombreux sont ceux (et même celles) qui ne comprennent toujours pas la pertinence du caractère non-mixte de cette soirée. Par le présent texte, nous souhaitons exposer les raisons qui nous mènent à ce choix afin de conscientiser les personnes intéressées à l’importance de certains espaces non-mixtes choisis par et pour les femmes dans la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes.
La non-mixité imposée comme mécanisme millénaire d’oppression
Le premier réflexe de toute personne qui se dit pour l’égalité est de penser que la non-mixité est synonyme de ségrégation. Il est vrai que la non-mixité des genres a d’abord été imposée, une imposition du système patriarcal contre laquelle les femmes ont dû et doivent encore se battre, ici comme ailleurs dans le monde. À travers l’histoire, la ségrégation – ou le fait de séparer ou d’isoler des groupes de personnes pré-identifiées – a été utilisée comme un outil incroyable de domination.
Combien de lieux publics sont d’ailleurs encore aujourd’hui réservés (officiellement ou non, légalement ou non) aux riches, aux blancs, aux hommes ? L’égalité entre les femmes et les hommes a fait du chemin, mais les exemples de non-mixité imposée sont malheureusement encore nombreux. À titre d’exemple, beaucoup de métiers ou de loisirs sont encore majoritairement occupés par l’un ou l’autre des deux sexes. Jetons un œil dans les cours d’écoles primaires pour se rendre compte que les gars se tiennent encore majoritairement entre gars et idem pour les filles.
Face à une telle situation, il est certain que notre première réaction est de réfléchir l’égalité par un renversement de situation. Si la non-mixité imposée a mené à tant d’inégalités et d’oppression, son contraire, la mixité est certainement une piste de solution, non ?
L’équilibre n’est malheureusement pas mathématique. Un exemple : quel lieu est plus traditionnellement mixte que la famille ? Pendant des millénaires, les couples ont été composés d’un homme et d’une femme. Pourtant, quel lieu est plus traditionnellement inégalitaire que la famille. Encore aujourd’hui, les violences masculines faites dans le cadre du mariage sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé, près de 70% des femmes victimes d’un homicide sont tuées par leur partenaire masculin.
Un système de domination construit sur une distinction artificielle entre les hommes et les femmes L’argument selon lequel la non-mixité reproduit nécessairement les inégalités et la mixité mène nécessairement à l’égalité entre les femmes et les hommes ne tient pas. La domination patriarcale s’est développée autant en contexte de non-mixité imposée qu’en contexte de mixité. En fait, ce système de domination s’est construit sur une distinction fondée sur le sexe des personnes et sur les rôles imposés suivant cette distinction. On a politiquement défini les femmes et les hommes, puis on les a hiérarchiséEs et enferméEs dans des moules. Et, ce sont ces moules qui nous forment à notre tour comme des « vrais-gars » ou des « fi-filles ».
Ce sont donc cette distinction et ces rôles qu’il faut questionner et redéfinir.
Il faut l’admettre, la mixité permet souvent de montrer le caractère artificiel de cette distinction. Il est par exemple souhaitable que l’ensemble des corps de métier ou professions soient investiEs autant par les hommes que par les femmes, que les petites filles puissent jouer au hockey autant que les petits garçons, etc. Loin de nous l’idée de prôner la non-mixité choisie en tout temps et en tout lieux, au contraire !
Cela dit, il faut également admettre que la mixité, sans redéfinition des rôles genrés que nous avons appris depuis des millénaires ne mène qu’à une illusion d’égalité dont nous ne pouvons nous contenter.
La non-mixité choisie comme moyen de fracasser les moules En fait, les moules patriarcaux qui nous définissent comme gars ou fille déterminent également nos relations. Consciemment ou non, on ne se comporte pas de la même façon quand le sexe opposé est présent. C’est ainsi que nous avons appris, et que nous continuons à apprendre, à nous comporter en société.
Même dans les milieux militants : Sont encore trop rares les réunions où les tours de paroles femmes-hommes sont équitablement répartis, tout comme la divison des tâches en vue d’une manif ou le choix des intervenantEs sur un pannel, etc.
C’est là qu’intervient la non-mixité choisie comme un moyen, parmi d’autres, pour fracasser les moules patriarcaux et atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes. Évidemment, nous ne parlons pas ici « d’après-midi shopping », de « souper de filles », de « party de cuisine » ou de toutes autres représentations machistes qu’on donne de la non-mixité entre filles.
La non-mixité choisie dont il est question ici est un moyen d’auto-émancipation qu’ont utilisé, et qu’utilisent encore, tous les groupes opprimés pour se libérer de leur oppression. C’est une idée simple : la lutte par les opprimés pour les opprimés. C’est la base même de plusieurs mouvements de conscientisation, de l’éducation populaire, de la pédagogie des oppriméEs, du mouvement de libération des noirEs, etc.
Alors pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit, elles-aussi, d’utiliser ce moyen ? Est-ce si dérangeant que cela de se donner les moyens d’atteindre l’égalité ?
La non-mixité choisie est un moyen de lutte auquel les femmes ont droit. Rien de plus, rien de moins. C’est un moyen pour les femmes de diriger la lutte pour leur libération et de définir cette lutte là. C’est un lieu pour apprendre à le faire, notamment en s’appropriant la parole et l’action. C’est un moment qu’il faut prendre pour se rendre compte que nos rapports sociaux sont encore biaisés par le patriarcat et qu’il faut les redéfinir. C’est un moment qu’il faut se donner pour se construire comme personne, à l’extérieur des moules « vrais-gars » et « fi-filles ».
Tout cela n’est pas une question de ségrégation ou de « domination matriarcale ». La non-mixité choisie n’est pas une reproduction de l’outil de domination qu’est la non-mixité imposée. C’est un moyen, encore une fois parmi d’autres, de reconstruire les bases de la mixité hors des moules.
Le mouvement de libération des femmes puis le mouvement pour l’égalité entre les femmes et les hommes se sont tour à tour construit en espaces non-mixtes et mixtes. Et il faut selon nous qu’il en soit ainsi, tant et aussi longtemps que l’objectif de l’égalité ne sera pas atteint. Il ne faut pas voir cela comme un rejet des hommes, mais plutôt comme un apport souhaité et souhaitable des femmes.
Et d’autant plus que cela fonctionne ! La capacité transformatrice de ces espaces de non-mixité choisie est énorme pour les femmes qui les vivent.
